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Reconnecter à la maison de l'âme


Je suis avec beaucoup d'intérêt une chaîne Youtube intitulée Living Big in a Tiny House, ce qui signifie "Vivre en grand dans une maison minuscule". Un épisode ce matin a particulièrement retenu mon attention. Il s'agissait d'une femme vivant au Pays de Galles au beau milieu d'une forêt, dans une hutte construite de ses propres mains avec uniquement des matériaux écologiques et compostables (hormis le verre utilisé pour les fenêtres). Cette femme, que j'ai trouvé extraordinaire, vit seule dans cette hutte étanche où il n'y a ni meubles, ni électricité, ni eau courante. Partout, des amulettes, des grigris, ses trésors. En guise de lit, un matelas qu'elle a fabriqué elle-même à partir de tissus recyclés. En guise de cuisine, un foyer de cheminée ouvert où elle cuit ses aliments et fait bouillir l'eau pour le thé. Pas de plan de travail puisqu'elle préfère préparer ses repas assise en tailleur sur un coussin. Une méthode qui existe d'ailleurs dans de nombreux pays, comme en Inde. Pour l'eau, elle se désaltère directement avec l'eau de la source qui coule à deux pas. Pour se laver, elle utilise l'eau de la rivière. Ses toilettes sont compostables et elle adore y aller car elles sont situées sur un promontoire dominant la forêt. Elle vit au rythme des cycles de la nature, se réveillant avec le soleil et s'éclairant à la bougie ou profitant de la clarté de la lune lorsqu'il fait nuit.

Je sais bien que cette forme d'habitat ne pourrait pas convenir à tout le monde, peut-être même pas à moi sur le long terme tant je suis habituée au confort de l'eau courante et de l'électricité. Mais je trouve très inspirant que cette femme ait construit de toute pièce un abri - et une vie - qui ont du sens pour elle et qui lui permettent de ne pas être esclave d'un salaire, d'un loyer ou des prérequis de la société moderne dite normale.

 

Cela m'a renvoyé à ma propre situation, ma propre manière d'envisager la vie et mon existence dans sa globalité. Je suis de celles qu'on peut difficilement dompter. J'ai toujours aimé me sentir aux commandes de ma vie et j'ai toujours eu du mal avec l'autorité qui n'a d'autorité que parce qu'un soit-disant pouvoir hiérarchique  la lui a accordé. Je grince des dents lorsque l'on me dit quoi faire et il m'arrive d'avoir envie de tout envoyer valser à force de me plier aux obligations de la loi, de la bien-pensance et, de manière ultime, du conformisme. J'aime partir en voyage seule parfois car cela me permet de toucher du doigt ce sentiment de pure liberté individuelle. Je n'ai que faire des conseils non sollicités émanant de personnes croyant mieux savoir que moi où doit me mener le chemin.

J'ai évolué dans un environnement scolaire où la liberté et la richesse de chacun.e n'était pas vraiment encouragées. Si tu avais "la chance" de briller en mathématiques ou en orthographe, on pouvait t'accorder profusion de louanges, mais le sens critique, la créativité et la singularité n'étaient pas les objectifs de l'éducation d'un enfant. Au contraire. Si un enfant a l'audace de contredire la toute-puissante parole du parent ou du professeur, celui-ci va être vu comme un élément perturbateur et non comme un élément déclencheur de débat, de discussion enrichissante. J'étais une enfant (et suis une adulte) beaucoup dans sa tête. Mes choses favorites étaient la lecture, l'écriture - imaginer plein d'histoires rocambolesques empreintes de puissance féministe - et la pâtisserie. Pourtant, à aucun moment n'ai-je envisagé de m'engager dans ces voies de manière professionnelle. Étant très à l'aise avec les langues étrangères, c'est vers cela que je me suis tournée naturellement. Et puis, il me fallait trouver un métier digne de mon niveau scolaire, non? Il m'a fallu 3 années d'université pour me rendre compte que je me faisais profondément chier à étudier la linguistique ou  à traduire des textes qui n'éveillaient aucun intérêt en moi. C'est en fait ma mère qui a été la déclencheuse de mon premier retour à la maison de l'âme. Elle qui m'a rappelé à quel point j'aimais réaliser des pâtisseries, à quel point cela ma rendait heureuse, tout simplement. Elle qui m'a suggéré de peut-être en faire mon métier. Force est de reconnaître que je n'avais jamais envisagé cette option, reléguant les arts culinaires à rien d'autre qu'un hobby. Une passion que l'on nourrit lorsque l'on a terminé sa vraie journée de travail.

Je me suis lancée dans ce métier avec les bras grands ouverts.

 

Faisons un bond en avant de 7 ans. Mon métier de pâtissière m'a emmené à Lyon, Londres, Moscou, Saint-Barthélémy. J'ai rencontré des dizaines de personnes talentueuses et ai appris énormément. Mais il y avait toujours quelque chose qui coinçait. Quelque chose qui grondait en moi, souvent. Comme l'impression de ne jamais être arrivée là où j'étais censée arriver. Comme si, quelque part, j'attendais toujours que ma vraie vie commence. Le train-train, les horaires à respecter, la frustration de ne pas pouvoir avoir de temps pour moi et mes proches, toujours un supérieur quelque part qui a le dernier mot : je n'avais plus envie de tout cela. Alors j'ai décidé de faire ce qui me semblait juste : monter ma propre entreprise, qui en l'occurrence était en projet en duo avec mon compagnon de l'époque. En faisant cela, je pensais devenir totalement libre d'organiser mon planning, de créer mes menus, bref de gérer ma vie personnelle et professionnelle comme je l'entendais. Vous savez quoi? Ces trois années d'entreprenariat dans la restauration ont été celles où je me suis sentie le plus prisonnière. Libre de rien du tout puisque enchaînée aux emprunts bancaires, à la rentabilité, au bon vouloir des clients. Honnêtement, je sombrais. Je pense avoir assez de recul pour dire que cette période fut la plus malheureuse de mon existence, en ce sens où je m'éloignais encore plus de l'appel de mon âme. Décider de me libérer de cela fut aussi difficile que salvateur. La bonne chose là-dedans, c'est que quand je suis revenue à moi, j'avais confiance. C'est un sentiment assez spécial, cette sensation de confiance en l'univers. Je quittais mon restau, mon métier, mon amoureux, ma maison, j'étais déboussolée et ébréchée, mais j'étais persuadée au plus profond de moi que ce qui venait allait être bon. C'était mon âme qui envoyait un signe de réconfort : "tu vas rentrer à la maison Marie".

 

Dans le livre de Gloria Steinem que je lis en ce moment, elle écrit ces mots : "[...] il arrive qu'on croie tourner le dos à son passé uniquement pour découvrir qu'on est revenu à ses racines." Putain. Ça a fait tilt cette phrase ! Plus j'ai cherché à construire une vie qui s'éloignait de tout ce qui était naturel pour moi (vivre en ville, travailler dans des restaurants élitistes réservés aux plus aisés, me sentir redevable des banques, imiter des collègues que je considérais plus doué.e.s que moi), plus mon âme à chercher à voler à mon secours. Et j'ai fini par enlever le voile que j'avais mis dessus, lui ai permis de s'exprimer clairement. Et je la remercie. Sans cette connexion à ma nature sauvage, où serais-je aujourd'hui?

Je ne dis pas que j'ai la réponse aux questions métaphysiques de l'univers. Je ne sais même pas si je serais toujours professeure de yoga dans 5 ans. Peut-être que si.

Mais je me sens apaisée, heureuse d'avoir suivi mon instinct et d'avoir déposé mes valises à la campagne. Les soirs clairs, je vois la lune et les étoiles. En ouvrant la porte de la cuisine, j'ai les pieds dans l'herbe et peux voir de près les cycles de la nature. Quelques pas de plus et je cueille une branche de romarin à faire infuser dans l'eau de cuisson de mon repas. Je ne suis pas, comme je l'ai beaucoup entendu, en train de "m'enterrer à la campagne". Au contraire, plutôt qu'enterrée, je ne me suis jamais sentie aussi vivante et libre. Je n'ai pas besoin de klaxons, de bars et de cafés pour me rappeler que la vie grouille autour de moi. Il me suffit d'entrer dans mon jardin pour çà.

 

Ça y est. Je suis arrivée. Je suis, enfin, à la maison.

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